Un modèle mortel

« Pourquoi notre modèle agricole est-il devenu mortel ? »

Par Tomas Garcia Azcarate, économiste, ancien fonctionnaire européen.

Les Controverses européennes de Marciac nous parlent de « Avec quoi faut-il rompre pour réinventer l’avenir ? ». Les organisateurs ont eu l´amabilité de compter sur moi comme témoin pour le sujet: « Pourquoi notre modèle agricole est-il devenu mortel ?».
La mort d’Edgar Pisani, un homme qui m´a appris à penser (et à me tromper) par moi-même nous a rappelé le temps de la « révolution silencieuse » qui transforma nos campagnes ; qui modernisa l’agriculture ; libéra des réserves de main d´œuvre pour les secteurs industriels et des services ; augmenta la productivité de l´agriculture mais aussi provoqua un exode rural massif, dépeupla nos campagnes, vieillit la population rurale et agricole. Cette évolution générale se produisit hier en Europe et dans les pays de l´OCDE se produit aujourd’hui, entre autres, en Inde ou en Chine. Elle fut confortée par une Politique Agricole Commune qui garantissait pour les principales productions des prix élevés et des garanties illimités d’intervention des pouvoirs publics.

Pour l’agriculteur le signal était clair : le maximum de revenu coïncidait avec le maximum de production. De plus, le rôle des producteurs était de produire car il y avait toujours un débouché, sans limites, soit sur le marché soit vers l’intervention. Comment s’étonner qu’alors les agriculteurs se soient engouffrés à fond sur la voie de l´intensification productive ?

Quand l’heure des réformes fut venue, les résistances furent grandes. Elles sont économiques (on ne redécouvre pas l’agronomie et la nature d’un jour à l´autre) mais aussi culturelles et psychologiques sans parler de tous les acteurs qui tiraient (et tirent encore ?) profit de cette situation, du machinisme agricole aux entreprises de produits phytosanitaires en passant par des sections de ventes d´intrants de coopératives.

Il était clair que ce modèle nous menait à une voie sans issue. La nature est sage mais aussi sauvage. Si la nécessaire transition écologique n’est pas promue, elle sera subit. La crise de la vache folle fut pour moi un dur rappel á la réalité. Elle fut suivi du poulet à la dioxine et de bien d’autres alertes ensuite, de la mort des abeilles à l`appauvrissement des sols. Au début, je prenais le titre de cette séance comme une provocation. Parler d’un modèle économique mortel, c’est quand même fort ! Et puis, j’ai pensé aux statistiques effrayantes de suicides dans le monde agricole, le tabou du suicide des agriculteurs pour reprendre l’expression de BFM, et j’ai pensé qu’une fois de plus les copains de la Mission Agrobiosciences de l’INRA avait eu raison.

Le désarroi du monde agricole n’est pas seulement de fuit d’un modèle de développement qui s´épuise. Il est aussi le résultat des douleurs de l’accouchement des nouveaux modèles (au pluriel, s´il vous plait), des signaux contradictoires que donnent les autorités publiques, des résistances d´un grand nombre d´acteurs de « la profession ». C´est comme cela que l´on rend fous les rats, disait Edgar Morin dans un article publié dans le journal La Croix.

Parlons de ce que je connais le moins mal, les autorités publiques, nationales et européennes. Les exposés des motifs des propositions de la Commission européenne sont plein de bon sens mais les propositions, et surtout les décisions finales et leurs mises en application par les Etats membres et les services de contrôles de la Commission, sont loin du compte. Le premier document dans lequel la Commission souligna les progrès importants réalisés vers uns simplification de la PAC date de 1975 ; la pratique quotidienne du verdissement de la PAC est loin d’avoir transformé la PAC dans la principale politique écologique européenne ; on déclare donner plus de pouvoir aux organisations de producteurs pour « ajuster l’offre de produits en qualité et quantité à la demande » mais les autorités de la concurrence veillent au grain (cas des endives) ou l´intervention privée n’est possible que quand l´incendie brule déjà massivement la foret (cas des produits laitiers).

Il n’y n’a pas de bons vents pour le marin qui ne sait pas vers quel port il se dirige. La première chose à faire est de parler vrai et d´écouter. La deuxième est la mise au service de la transition écologique d´une manière cohérente des divers outils d´interventions publiques existants. En tant qu’Espagnol, je ne me sens pas autoriser à intervenir sur la politique française, fut- elle agricole. Elle a, certainement, des défauts et des contradictions. Toutefois, vu de l’étranger et vu de l’Espagne, elle a quand même deux mérites. Celui d’exister d´abord et celui d’afficher une direction claire : aussi bien avec Le Maire qu’avec Le Foll, il y a eu une redistribution territoriale des aides ; aussi bien avec Michel Dantin qu’avec Le Foll, une volonté de rééquilibrer et d’organiser les filières ; le bonus pour les 50 premières hectares ; le consensus du Grenelle de l’environnement sous Sarkozy, même s´il certaines mesures sont remises en question aujourd’hui ; la grande famille que pour moi forment l´agro-écologie, l´agroforesterie et l’agriculture écologiquement intensive.

En 1998, la Commission proposa pour la première fois le début de la fin des quotas laitiers. Au sommet de Berlin, et ce grâce à un engagement personnel à fond du Président paysan, Jacques Chirac, la proposition fut (provisoirement, on l’a vu) abandonnée. Certains comprirent l’air du temps et commencèrent à se préparer pour faire face à ce qui devrait arriver un jour ; d’autres pensèrent « on a gagné, retour à notre train-train quotidien, « business as usual ».
La transition écologique sera organisée ou subie. Ce sont pour moi les termes du débat. Il faut rompre avec l´inertie et apprendre des germes du monde nouveau qui grandissent devant nos yeux : l’agriculture écologiquement intensive et l´agriculture écologique ; les circuits courts et des coopératives innovatrices comme AGRIAL avec le cidre et Florette ; les démarches de qualité, aussi bien locale que les ventes de Madiran en Chine.

L’avenir se construit au présent.

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